Compagnie On / Off

Interpellés depuis quelques temps par nos ami(e)s, nos collègues, notre public et nos partenaires au sujet d’un film dont le thème n’est pas sans évoquer l’un des spectacles de la Compagnie On Off, laissez-nous vous raconter l’histoire de ce spectacle et du moment où il a croisé la route du cinéma.

Le 21 juin 2013 à Bourbourg, puis le 6 juillet à Dunkerque, dans le Nord. Il fait grand soleil, et derrière sa guérite, Madame Mireille accueille les spectateurs : elle expose le principe de l’ « agence » de livraison, présente les catalogues de chansons, fredonne un air qu’on avait oublié, aide à la rédaction des dédicaces et met en place le complexe agenda de la journée. Non loin de là, Fabienne, Christelle, Daniel, Esteban et Ricky se préparent : ils vocalisent, s’étirent, enfilent leurs casques, et après avoir récupéré leurs feuilles de route respectives, enfourchent leurs Peugeot 103 et partent de-ci de-là livrer chansons et dédicaces.

L’émotion est palpable : ces jours ont lieu les premières représentations publiques de SMS, Sing Me a Song, le nouveau spectacle de la Compagnie On Off, créé et mise en scène par Cécile Thircuir.

L’idée de ce spectacle germe en 2011, Cécile Thircuir prépare la future création et répond à un appel à projet de Dunkerque, future Capitale régionale de la culture 2013.

Le dossier sera déposé quelques mois plus tard : des livraisons de chansons à domicile et à mobylettes. « L’idée est géniale » lui dit-on. L’équipe se met au travail pour donner forme, vie, esthétique à la création. Le moteur est quasi militant : créer un objet artistique accessible à tous les publics, quels que soient l’âge, les origines sociales, l’appétence pour la culture, le lieu de vie.

Le cahier des charges rempli, passons à la mise en forme : comment toucher un public en produisant une émotion artistique, intime, éphémère sans qu’il fasse lui-même la démarche de venir la chercher ?

Il faut y être invité.

Comment recevoir une invitation d’une personne jamais rencontrée jusqu’alors?

Il faut un tiers, un organisateur.

Quel intérêt d’organiser un tel rendez-vous ?

Pour le plaisir, pour faire plaisir, pour donner à voir et à entendre un lien impalpable parfois si difficile à exprimer dans le quotidien : une amitié, de l’amour, de la reconnaissance, de la gratitude, de la tendresse, de la joie. Pour offrir un cadeau en somme !

Les questions se posent et les réponses se trouvent.

Le commanditaire sera donc un proche, un parent, un collègue pour déclencher le sésame du pas de la porte, et s’infiltrer dans le cœur du réacteur, l’intime, les souvenirs, le patrimoine du destinataire.

Comment se rendre chez les uns et les autres ?

La Mobylette ! Un autre sésame : une madeleine pour certains, un capital sympathie pour d’autres, un véhicule qui sera fonctionnel, esthétique, symbolique… et identifiable de loin car les 5 mobylettes seront peintes en bleu turquoise et parées du logo SMS. Le bleu vue sa signification dans les cultures européennes est idéal pour le projet ; on se souvient que pour les Égyptiens, le bleu était une couleur porte-bonheur.

Porte-bonheur… Oui c’est cela, des chanteurs porte-bonheurs, des messagers d’amour comme on dit.

SMS s’incarne, se déploie, essaime, sème ses chants par beau temps ou avaries, en milieu urbain, rural, festival, du nord au sud, d’est en ouest. De Cannes à Saint-Gaudens, de la Bretagne au Luxembourg en passant par chez nos voisins belges, notre troupe vagabonde.

Télérama, Nous deux, France 2, France 3 s’y intéressent : « Votre spectacle est génial.»

Nous sommes passés d’une idée à un spectacle. D’un concept à un objet artistique, avec une identité manifeste de par des ingrédients savamment orchestrés.

Nous sommes des ovnis dans le paysage culturel, programmés par des communes, des théâtres, scènes nationales, EHPAD, centres hospitaliers, inclassables parce qu’au carrefour de l’art, du politique, du social, du patrimonial, de l’humain, du familial, de l’intime.

Si l’on pousse la réflexion de la dramaturgie, elle n’existe pas tant dans le contenu mais dans la forme. C’est la forme qui informe. La place de l’artiste change du tout au tout, il devient anonyme, artisan livreur, Hermès ou Mercure du XXI siècle, messager des humains cette fois.

Un peu comme des étoiles filantes, les chanteurs s’incarnent dans les salons, une chambre d’hôpital, un jardin, un pas de porte. Ils rebattent les cartes d’une vision conditionnée par les grands médias télévisés. « Vous chantez bien, vous devriez faire The Voice », nous dit-on fréquemment.

« Merci madame.»

SMS est un spectacle d’une forme un peu particulière, hybride et audacieuse.

D’ailleurs, en soi, ça n’est pas très « spectaculaire ». Un passant pressé ne verrait que Madame Mireille dans sa guérite d’accueil, ou éventuellement le ballet des mobylettes qui sillonnent les rues de Loos-en-Gohelle, de Pantin ou de Bruxelles. Avec un peu de chance, il assisterait à une livraison au coin d’une rue ou au salon de coiffure. Mais ce passant peut aussi s’approcher, se laisser guider par Madame Mireille, parcourir le répertoire riche d’une centaine de chansons, et la dédicacer à la personne de son choix. Ce passant sait maintenant que dans 4 ou 5 lieux simultanément, dans l’intimité de salons ou dans la file à la boulangerie, se jouent de petits face-à-face, de grands moments d’intimité et d’émotion.

En juillet 2016, l’équipe SMS entame sa 79ème journée de livraisons. Fabienne approche très probablement de sa centième livraison de La vie en rose d’Edith Piaf, Esteban cumule les succès avec sa version très personnelle de Diamonds de Rihanna.

Cécile Thircuir est alors contactée par un réalisateur : Fabrice Maruca a un projet de film autour de l’idée de livraison de chansons, et à cet effet aimerait en savoir plus sur le spectacle, le fonctionnement des livraisons, la réception du public, les histoires émouvantes ou surprenantes.

Plusieurs échanges ont lieu au cours de l’année : en plus d’anecdotes partagées autour d’un thé, Cécile Thircuir confie au réalisateur des documents relatifs à SMS (dossier de présentation, modèles de commandes, catalogues des chansons, supports de communication) à seule fin pour lui de démarcher les futurs co-producteurs du film.

Vient la question d’un contrat et d’une rémunération. En mars puis en juillet 2017, la production du film fait une proposition à Cécile Thircuir, proposition qui pour diverses raisons ne nous semble pas pertinente : elle concerne Cécile Thircuir et non la Compagnie On Off, la qualité de consultante ne parait pas appropriée, la rémunération est peu intéressante, et nous nous sentons perdus dans l’infinie complexité des questions de droits d’auteurs.

Silence radio jusque août 2020, lorsque Cécile apprend le tournage du film dans la région et reprend contact avec le réalisateur. Celui-ci assure que puisqu’aucun accord n’a abouti, il n’utilisera dans son film aucun des éléments relatifs à SMS que nous lui avons transmis.

Cette année 2020 durant laquelle le monde de la culture (parmi tant d’autres) est à l’arrêt pour cause de pandémie. Au milieu des annulations et des reports de spectacles, SMS, dans une version légèrement remaniée en respect des nouvelles normes sanitaires, connait un formidable rebond.

Après 128 journées de livraison depuis sa création, à raison d’une soixantaine de chansons livrées par jour, l’équipe de chanteurs livreurs doit s’agrandir pour répondre aux nombreuses commandes des théâtres et des municipalités, qui voient dans SMS une aubaine pour continuer à choyer leurs publics et offrir une respiration culturelle malgré l’ambiance morose.

Le répertoire s’enrichit encore : Christelle reprend Balance ton quoi d’Angèle, des tubes de Giédré, Clara Luciani ou Jain intègrent le catalogue, cependant que l’engouement pour La ballade des gens heureux de Gérard Lenorman livrée par Ricky ne faiblit pas, et que Daniel nous ravit avec Relax, Take it easy de Mika.

C’est également lors du premier confinement que Cécile Thircuir lance sur les réseaux sociaux le projet de la « Chorale à domicile – Si on chantait », qui connait un franc succès.

Nous voici enfin à l’automne 2021 : premiers coups de fil, premiers mails, nous sommes interpellés de toutes parts au sujet d’une bande-annonce de film : « A-t-on vu ce teaser qui semble calqué sur SMS ? »,« La Compagnie On Off a-t-elle tiré un film de son spectacle ? », « A-t-on un lien avec ce film ? », etc.

Il faut reconnaître que la bande-annonce du long-métrage Si on chantait présente en effet de saisissantes ressemblances avec le projet SMS ! Nous sommes stupéfaits et décontenancés : Qu’en penser ? Qu’en dire ? L’amalgame est inévitable pour qui connaît SMS. C’est l’émoi au sein de la Compagnie et chez les chanteurs livreurs : nous passons de la surprise à la stupéfaction, de l’incompréhension à la déception, de l’agacement à la colère, de la vexation à la contrariété.

Fin septembre, Cécile Thircuir publie sur son espace Facebook un texte en réponse à ces sollicitations : c’est le branlebas de combat, les messages de soutien affluent, les interrogations pleuvent, les liens sont repartagés. Le réalisateur reprend alors contact avec Cécile Thircuir, et leurs échanges, personnels ou par réseau social interposé, se font de moins en moins cordiaux.

Bien évidemment nous ne revendiquons pas l’invention du concept de livraison de chansons à domicile, de même que nous ne prétendons pas être les « premiers » au monde à avoir eu cette idée. Et quand bien même ce serait le cas, cela ne nous permettrait pas de nous l’approprier, de nous en arroger le monopole.

Il n’en reste pas moins que nous ne pouvons qu’être étonnés, voire abasourdis, par de troublantes ressemblances et de profondes similitudes entre le principe et l’esthétique du spectacle SMS et l’entreprise de livraison que créent les personnages dans le film Si on chantait.

Certes, les idées ne naissent pas dans les choux, l’inspiration ne vient pas de nulle part : les processus de création sont tortueux, les influences sont variées et multiples. Nous ne cessons d’emprunter, de modeler, d’interpréter, de citer, de transformer ; et il est parfois difficile de discerner dans la création artistique la part de ce que nous avons réellement inventé de tout ce que nous avons vu et entendu ailleurs, chez d’autres, de tout ce qui nous a traversé, infusant tranquillement en nous, et que nous avons assimilé, digéré, mélangé, assaisonné.

Mais un malaise persiste ici, il ne saurait en être autrement.

De rapides recherches montrent qu’il existe de nombreuses déclinaisons du concept de livraisons de chansons à domicile : sous forme de spectacles ou de concerts, des entreprises réelles et des agences fictives, des artistes en solo qui proposent leurs services ou des comédiens qui jouent un rôle, costumés, dans un décor.

Le confinement a d’ailleurs largement accentué ce type d’initiatives, notamment avec des salles de concerts qui proposent des concerts à domicile, à défaut de pouvoir accueillir leurs spectateurs en salle.

Mais toutes ces déclinaisons, de la prestation de services stricto sensu aux versions les plus scénarisées, ont chacune une esthétique propre, une ambiance : certaines sont très kitsch, d’autres plus punk, en passant par certaines versions très sobres.

Or, force est de constater qu’aucune de ces variantes n’est aussi proche de SMS, tant esthétiquement que dans le fonctionnement concret, que la version présentée dans le film. C’est bien dans le processus de livraison SMS que le réalisateur s’est lové pour son scénario.

Y a t-il là une forme d’assimilation inconsciente? L’impossibilité de se détacher de certaines images qui auraient infusé petit à petit dans l’esprit du réalisateur ? Faut-il simplement voir dans ces ressemblances le hasard de sensibilités proches, sensibilités qui avaient justement rapproché Cécile Thircuir et le réalisateur lors de leurs premiers échanges ? Notamment un intérêt pour les cultures populaires et un goût pour les esthétiques rétros, un attachement aux paysages de briques de notre région ?

Nous estimons que ces quelques questions et précisions sont légitimes, stupéfaits et choqués comme nous l’avons été.

Nous déplorons une certaine indélicatesse de la part du réalisateur. Pourquoi ne pas avoir donné de nouvelles sur l’avancée du projet ? Pourquoi ne pas avoir prévenu de l’avant-première ? De la sortie du film ? Pourquoi pas d’invitation, pas de remerciement, aucune évocation publique du projet SMS ?

Nous constatons avec dépit le profond agacement des 10 chanteurs livreurs qui s’entendent dire « Ah vous faites comme dans le film !? » après 8 années de livraisons de chansons à mobylette par monts et par vaux.

Nous craignons les éventuelles confusions et amalgames de la presse.

Nous regrettons amèrement un manque de simplicité, d’honnêteté, de transparence, qui provoquent immanquablement tensions et inimitiés et nuisent probablement à notre travail à tous et toutes.

Serait-il honteux de reconnaître et citer ses sources d’inspiration ?

Ceci étant dit, malgré un certain agacement et le sentiment diffus d’avoir été floués, nous espérons que notre public, nos partenaires, et les structures qui nous soutiennent sauront reconnaître l’originalité et la particularité du spectacle SMS. Nous ne doutons pas que les futurs spectateurs et futures spectatrices feront de même.

Qu’ils en soient sincèrement remerciés ici.